ÈÑ: La Quinzaine littéraire, 713
ÄÒ: 1er-15 avril 1997

L’INTENABLE POSITION DE TCHOUKOVSKI

KORNÉÏ TCHOUKOVSKI
JOURNAL (1) 1901-1929
Texte établi par Eléna Tchoukovskaïa
trad. du russe
par Marc Weinstein


Le nom de Kornéï Tchoukovski (1882-1969), on ne le sait pas assez dans notre pays, est de ceux qui évoquent la résistance de l'esprit à la bolchevisation forcée de la culture russe. Ce ne fut pas précisément un dissident : il s'efforçait d'accepter le régime issu d'octobre 1917, mais luttait pour ne pas se soumettre. Toute idée d'émigration lui était étrangère, autant que l'idée d'abandon ou de renoncement devant la terreur montante: «je continue malgré tout à me battre pour le droit de produire des valeurs culturelles. »

Pas dissident, mais son attitude intellectuelle n'a pu que nourrir les dissidences ultérieures dont celle de sa fille, Lydia Tchoukovskaïa (1907-1995), exclue de l'Union des Ecrivains en 1974 et révélée en Occident par ses «Entretiens avec Anna Akhmatova» (1). Tchoukovski fut un témoin actif et un gardien des valeurs traditionnelles de l'intelligentsia: engagement social, générosité, dévouement à la liberté... Vestige de l'Age d'argent? Plutôt une pierre d'angle demeurée parmi les ruines. La Russie intellectuelle peut se reconstruire sur ce type de pierre. Elles ne manquent pas. «Je me dis en me regardant à distance: voilà un écrivain qui croit qu'en Russie on peut écrire et publier. Alors il court les administrations du matin jusqu'au soir, il souffre, il saigne, il se couche sur le pavé, il est prêt à mourir.»

L'INTELLIGENTSIA

Une telle attitude l'impose très vite comme une référence morale et intellectuelle: tous les grands noms des années vingt viennent lui lire leurs manuscrits, solliciter son avis, ses interventions et ses secours. On le voit dans son «Journal » (il commence en 1901 mais soixante-dix pages nous conduisent tout de suite à 1917) se dépenser et se consacrer au salut matériel et intellectuel d'une intelligentsia jetée par les événements dans la détresse. Aussi on a d'abord affaire à un tableau de la vie de l'intelligentsia entre 1917 et 1929: les années terribles (1917-1921), la NEP (1922-1929). Faim, froid, vêtement, logement, maladies, conférences, réunions et (malgré tout) les créations: c'est un enchevêtrement. Et pour qui les connaît, les œuvres de ce temps n'apparaissent plus comme des fruits détachés, mais les nœuds d'un arbre social torturé.

Le «Journal » nous révèle le substrat d'une époque créatrice qui n'est pas des moindres: les années vingt. La misère des écrivains s'y étale partout, même en pleine NEP où Tchoukovski finit par s'écrier: «c'est à hurler d'horreur». On le voit courir de l'un à l'autre, réconforter, intervenir auprès des dirigeants culturels, prêter (quand il en a) un peu d'argent, établir des listes d'écrivains nécessiteux (il y met Akhma-tova et bien d'autres), les remettre à l’ARA (une organisation américaine de secours), n'osant soi-même s'y inscrire malgré sa nombreuse famille et les saisies dont il est l'objet. Cet effondrement social de l'intelligentsia c'est aussi son effondrement proprement intellectuel. «Avec Blok c'est toute la littérature russe qui s'achève» écrit-il le 12 août 1921 (Blok est mort le 7). Une «atmosphère policière, bureaucratique, grossière, typique d'un commissariat du peuple» envahit salles de conférences et de concerts et maisons d'édition.

Le «Journal» devient-un témoignage sur l'affaissement et l'abdication des esprits devant le nouveau régime. Les écrivains à quia se livrent sans conviction aux travaux alimentaires de propagande. Chez un même écrivain, deux sortes d'écrits peuvent apparaître: les bons, pour le tiroir et les mauvais pour la publication. Tchoukovski repère ainsi l'émergence, sous l'effet de la nécessité, de deux caractères de l'intelligentsia soviétique: le dédoublement de la personne et le cynisme. Pour Tchoukovski, soumise ou protestataire, l'intelligentsia n'a jamais su vivre pour elle-même et se place toujours sous un signe qui n'est pas le sien.

Tchoukovski comprend parfaitement les enjeux, les contradictions et les limites de la NEP (cf. 31 décembre 1925, p. 412). Une étonnante analyse des mentalités le conduit à une prémonition politique sans faille: « ... dans dix ans on verra apparaître un nouveau maître qui démontrera que ce n'est pas l'ouvrier qu'il faut adorer, mais quelqu'un d'autre, et on se mettra à adorer cette nouvelle idole.» C'est écrit en 1927.

Un sens critique aigu à l'égard de soi, des autres et du milieu où il évolue. Sans les commenter, il note des choses terribles, mesurant, jusque chez les enfants, l'état moral de la société: «Dans l'un de ces cahiers on peut lire: «Cher Chef, Nous t'aimons chaque jour d'avantage... » «Qui est votre chef? ai-je deman dé. - La Guépéou, ont répondu les enfants, il y a une section spéciale qui s'occupe des enfants».

PORTRAITS

Le tableau social qu'offre le «Journal » est composé d'une multitude de portraits: artistes, écrivains, responsables politiques, responsables des milieux d'éditions, fonctionnaires de la censure...Portraits incisifs des dirigeants dans leur mode de vie et leur comportement qui respire une haute, inébranlable et bonne conscience du pouvoir. C'est l'automobile luxueuse de Zinoviev devant la porte de Gorki, l'année de la famine (1919). Ou cet étonnant croquis de Lounatcharski:«II est reluisant de suffisance. Rien de plus agréable pour lui que de rendre service à quelqu'un! Il se voit comme un être de bonté tout-puissant, déversant sa grâce sur toutes et tous.» Tchoukovski se plait à saisir un certain arrivisme bolchevique (« ... encore deux ans et ces prolétaires exigeront des restaurants, des cocottes, des cuisiniers, Monte-Carlo, la Bourse, etc.»), à définir un caractère en relevant les habitudes, les manières, les réactions, les tropisms de chacun". Ses portraits sont ou bien longuement nuançés, balancés, complétés avec les années (Répine, Gorki, Goumiliov, Akhmatova, Nabokove-pere...), ou carrément sévères (les Merejkovksi, Sologoub, Zamiatine...), admiratifs (Tynianov, Mandelstam...) Gorki (c'est le cas aussi de Répine) est un morceau. Un prisme. Tchoukovski montre le Gorki dé 1917-1921 qui «dit toujours ils à propos' des bolcheviks (...) Il en parle toujours comme s'il s'agissait d'ennemis.» Nous reconnaissons le Gorki des «Pensées intempestives » (recueil d'articles violemment anti-bolcheviques publiés en 1917-1918 dans «Novaïa Jizn», «Vie Nouvelle») que le lecteur russe de 1991 (annee de publicatoin revues littéraires indépendantes qui se créent au début de la NEP (il n'y aura que quatre numéros) et à diverses associations d'écrivains. Il se consacre à l'édition de textes classiques et, en tant que critique, s'oppose à la méthode sociale d'analyse, ce qui lui vaut d'être la cible des prolétariens qu'il estime d'ailleurs assez peu («nul, complètement nul.»). Il fait des recherches sur le langage des enfants et la vie des mots.

Plus profondément, au cœur de la vie intellectuelle russe en pleine métamorphose, et d'une des deux capitales dont le nom même est mouvance (Saint-Pétersbourg/Pétrograd/Léningrad), le « Journal » nous révèle un homme seul et humble. «Je me ressens effectivement comme quelqu’un de ridicule, pitoyable, gentil, amusant, pittoresque (...). Je n’ai aucun soutien de personne. La solitude, il bagne, rien d’autre!»

Modestie non feinte qu'on voit surgir tout à trac à la mort de Blok: «J'ai pensé à la littérature et j'ai senti que je n'étais rien en littérature, juste un pitre incapable de vraiment s’expirmer. » Humilité et solitude morale vont chez lui de conserve, et s'il se sent, à part ce n'est pas pour chercher à cultiver un détachement. « Je me rends compte que dans ce régime politique nouveau, je-ne' suis plus qu'un intellectuel déclassé, un'àutèur inutile. » Comment comprendre de tels sentiments si l'on ne remonte pas à leur source, à celte page du 3 février 1925 ou l’auteur se penche sur ses origines sociales et examine son attitude vis-a-vis 'd'elles? Déclassé il était bien avant la Révolution. Enfant illégitime, il, n'a pas connu son père et souffrait de ne pas porter dé patronyme. «...fils d'une paysanne, Mille Une telle... J'avais tellement peur de ces papiers que je n'ai jamais lu ce qu'il y avait écrit dessus.» II faut s'arrêter à cette page qui explique et livre tout un homme.

[…] d'usure au quotidien pendant cette période même de la NEP qu'on se représenterait (eu égard à ce qui suivit) plutôt libérale. En fait, la censure se portait tout de suite sur ses limites légales pour les rompre. Chaque fois, à chaque publication elle remettait en cause et redéfinissait, selon son bon plaisir, les règles du jeu. Pour les écrivains c'était une hantise et un casse-tête. Les pages sont légion où Tchoukovski dénonce les stupidités et l'imbécillité ignare de la censure. Surtout il fait admirablement sentir les rapports dé forces qui s'établissent entre l'intelligentsia et la bureaucratie censoriale: «on dirait une négociation entre diplomates de puissances ennemies.» II se bat pied à pied pour la publication de ses livres pour enfants, de ses études, et les tracasseries (c'est peu dire) administrative de toutes sortes font de lui un composé de révolte et de défaite, de cri et de résignation: «...je suis critique, je suis homme; j’étais...» La.censure dont le poids fait, bon gré mal gré, ployer les consciences: «Finalement, ils n’interdisent pas beaucoup dé livres mais qu'est-ce, qu'ils nous usent les nerfs! Et Ils n'interdisent pas beaucoup pour la bonne raison que nous nous sommes laissé pervertir, que nous nous sommes «adaptés» et que nous, n’arrivons plus à écrire quoi que ce soit de spontané et de sincére ». La violence de la dénonciation chez Tchôukovski n’exclut pas un certain acquiescement, plus repliement l'espoir, l'attente.d'une évolution à laquelle il veut à tout prix croire, le désir qu'apparaisse, quand les circonstances, historiques le permettront, la vraie nature (qu'il juge parce qu'il veut libératrice) du régime. Dans les années vingt, la censure pour Tchoukovski n'est que constituante de l'âpreté d'un temps qui aura sa fin.

[…] du «Journal » découvrait. Mais Tchoukovski va plus loin et cite Goumiljov: «Quand il est avec nous nous, il parle comme nous, quand il est avec eux, il parle comme eux (...) II sait être sincère des deux côtés.» Ambivalence? «Gorki rusé ? » Il n'est pas rusé, il est d'une naïveté qui confine à l’irresponsabilité. Il ne comprend rien à la vie réelle, son comportement est puéril.» Ce qu'il reste alors de Gorki, aux yeux de Tchoukovski; un homme fragile et inachevé. «La mémoire de Gorki est la meilleure. De ses capacités intellectuelles. Sa capacité à réfléchir logiquement est une misère, et pour ce qui est de sa capacité de généralisation théorieque, elle ne dépasse pas celle d'un gamin de quatorze ans. » Il ya aussi les extraordinaires instantanés' d'Akhmatova, de BIok; et toute la pléiade de poètes et prosateurs de l'Age d'argent et des années vingt. Et que dire du portrait de Lida (Lydia), la propre fille de l'auteur, dont celui-ci repère la force morale et devine le «destin de souffrance» que nous savons? Ou cet étonnant raccourci des hantises de Tolstoï: «La mort, et la femme» ? Ou Mandelstam 1928 devant qui Tchoukovski avoue : «un sentiment de vénération s'empare de moi»...

QUI EST TCHOUKOVSKI?

Un journal c'est aussi le portrait voulu (quelles que puissent être les dénégations) de soi. Historien de la littérature, critique, essayiste, traducteur (des écrivains de langue anglaise), poète, écrivain pour enfants: «surtout je veux écrire sur les enfants, et pour les enfants.» II participe aux Editions de la Littérature Mondiale fondées par Gorki (1918), au Contemporain Russe (Russki Sovtemennik), l'une des sans mesure aux autres (aux intellectuels va sa famille). Il s'étonne de l’égocentrisme d’Akhmatova à qui il vient en aide mais qui est incapable à a son tour d’assister ou tout au moins de songer à assister (en signalant leurs noms) des confrères en difficulté : «Elle est tout entière tournée sur elle-même, sur sa gloire et ne vit que pur cela.»

Tchoukovski a ses vindictes mais de même ses prudences. S'il reste fidèle à Goumihljov (fusilié en 1921), il ne dénonce pas vraiment sa mort comme un assassinat. Pareillement, derrière l'égocentrisme de Sologoub et le suicide de sa femme, il y avait la détresse d'un couple qui cherchait en vain à émigirer, et Tchoukovski ne le voit ou ne le dit pas. Mais ces pages, plutôt ces passages, d'hésitation et de prudence, d'interrogations repoussées, voire d'allégeance au régime soviétique, sont extrêmement rares, en tout cas emportés par une qualité humaine, une vie pure qui ne se dément jamais. Cette qualité faite d'abandon à soi et à l'écriture, d'aveu et de simple relation des intérêts, passions, faiblesses, chutes, sursauts, relèvements, déterminations, dégoûts, défaites, colères... Tchoukovski sait rester réceptif à la vie (et toujours à l'enfance), à ses questions les-plus directes, les plus concrètes, en même temps qu'à toute son ampleur et son amplitude: «...je suis heureux de vivre cette nuit. J'ai la sensation que la vie s'enfle jusqu'à prendre les proportions de l'univers - sentiment impossible à rendre -, je suis hors de l'histoire, avant l'histoire. Et je ne sais pourquoi, j'imagine que... »

CENSURE

Le «Journal» montre toute la dimension horizontale et verticale de la censure et de son corollaire, l'autocensure, toute son action, sa force.

En attendant il perd ses heures, ses journées, ses semaines en «voyages au pays de la bureaucratie». Son édition critique de Nékrassov connaît une incroyable acuimuilalion de pioblèmes, d’obstacles, d’embûche et de palinodies bureaucratiques. Et dans l'univers du «bureacratoland» où coûte que coûte il défend et affirme la vie (et on sent qu'il ne s'agit pas que de la vie culturelle mais, à travers elle, de toute la vie, et det toute vie, de son exigence de liberté, absolue et concrète), il combat «bec et ongles» court, s'insurge, ruse, s'incline, compose, semonce, renonce, proteste, biffe, réécrit (ses.articles, préfaces, notes), quémande, sort de ses gonds, se replie (provisoirement), repart, interpelle; réclame, se heurte, retombe, s'apaise, s'indigne, resurgit, hurle, se redresse, plie, supplie, baisse les bras, se range, affronte de plus belle, jette le gant mais pas son âme: «L'aspect le plus étonnant de la situation actuelle est que ce ne sont pas les lecteurs qui veulent la liberté de publication, mais seulement un groupe d'écrivains auxquels personne ne s'intéresse. Le lecteur, lui, trouve plutôt confortable qu'on ne lui dise pas la vérité. C'est confortable, et en plus il y trouve peut-être un avantage. Finalement je ne sais plus très bien pourquoi nous nous battons, et quels intérêts nous défendons. »

Un journal complexe écrit dans une situation complexe (et dangereuse). Son côté captivant est la souplesse, la plasticité, les tourbillons, la richesse et le courant d'une vie qui tente de chasser loin de soi les vases mortifères.



CHRISTIAN MOUZE

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